Le cinquième séance de l’atelier de pensée collective, saison 2015/2016 !

JEUDI 12 mai à 18h30

Prendre le pouvoir ?

 Pouvoir de, pouvoir sur, pouvoir et puissance, mouvements et immobilité, articulations.

atelier pensee collective

À la fin de la dernière séance de l’atelier de pensée collective, un des participants Ayar Portugal, nous a dit que ce dont nous parlions avait un lien avec la théorie de la réciprocité. Personne d’autre n’avait entendu parler de cette théorie auparavant. On a accepté pour la séance prochaine de partir à l’aventure avec lui.

Voici la lettre qu’il nous a envoyée plus tard, pour expliciter un peu la problématique qu’il entend proposer.

Motivations pour un atelier de pensée collective – Ayar Portugal

J’ai abordé pour la première fois la question des alternatives théoriques à l’économie d’échange pendant mes études en économie à l’UCL grâce au professeur Christian Arnsperger dans son cours « Critical analysis of market economies » de l’année 2010. J’ai notamment découvert l’économie participative ou PARECON (Michael Albert, The Political Economy of Participatory Economics, 1991). Quelques années plus tôt, ma mère, qui est chercheuse en anthropologie de nationalité belge mais qui a vécu pendant 30 ans en Bolivie, m’avait déjà parlé du concept de réciprocité, mais c’est seulement à la fin de mes études en économie que j’ai compris que l’économie de réciprocité (Dominique Temple, Teoría de la reciprocidad: La reciprocidad y el nacimiento de los valores humanos, 2003) est également une alternative à l’économie d’échange.

Les économistes traditionnels (ceux qui actuellement ont plus de pouvoir dans les universités et dans la sphère politique) nous assurent que le marché est la seule institution capable d’organiser les activités économiques efficacement, ils nous disent que seul un système basé sur des prix d’échange peut coordonner nos activités quotidiennes. Ils affirment cela parce qu’ils possèdent une représentation abstraite mathématique de l’économie (basée fondamentalement sur les notions d’offre, de demande et d’équilibre compétitif) qui permet de tester et valider statistiquement ses hypothèses fondamentales, notamment l’hypothèse traditionnelle de maximisation de l’utilité individuelle (confondue avec l’hypothèse d’intérêt privé ou égoïsme jusqu’aux années 1970). En effet, l’approche traditionnelle est basée sur la philosophie utilitariste qui est elle-même enracinée dans les Lumières. Ce n’est cependant qu’à partir des années 1920 que les nombreux économistes ont établit progressivement un modèle général du choix individuel en se basant fondamentalement sur la notion d’utilité et en appliquant intensivement la logique mathématique de B. Russell (en imitant les progrès de la science de la Physique). Ces économistes sont persuadés qu’à travers le modèle général ils peuvent appréhender la totalité des faits économiques (les situations où il est question de l’allocation de ressources économiques – biens ou services).

Par exemple, comment interprètent-ils les mouvements de solidarité ou les actions de bénévolat (assimilés à des services et pas des biens) a priori gratuits et qui semblent d’ailleurs progresser ces dernières années, en tout cas en Belgique ? Existe-t-il un marché de l’altruisme même si a priori il n’existe pas un rapport de forces entre un « bénévole » et un « bénéficiaire » comme c’est le cas entre un offrant et un demandant ? Les recherches dans le domaine de l’économie sociale et solidaire relativisent substantiellement les hypothèses de la rationalité instrumentale et de l’égoïsme, mais elles ne questionnent pas fondamentalement l’approche utilitariste car elles continuent à centrer le regard sur le choix individuel. Par exemple, ils considèrent qu’une personne altruiste acquiert une plus grande utilité dans un travail bénévole qu’en travaillant dans une entreprise à but lucratif parce qu’elle a des préférences sociales, c’est-à-dire elle « aime » aider (comme elle instrumentalisait le bénéficiaire, comme un clochard ou un réfugié politique, afin de combler un besoin ou une envie d’agir de façon altruiste). Ils questionnent principalement le fait que l’utilité provienne exclusivement du gain monétaire et ils proposent que l’interaction sociale est en elle-même source d’utilité ou de satisfaction. En conséquence, l’économie sociale reste fondamentalement utilitariste, ce qu’elle cherche à faire est de donner un visage humain au capitalisme.

Quelque chose de semblable se produit dans le domaine de l’écologie. Les économistes utilitaristes cherchent le moyen de quantifier financièrement la valeur de la planète, de ses ressources, de l’impact du changement climatique, des réserves naturelles, bref de la nature. Ils ne questionnent pas l’hypothèse de l’utilité (la valeur de la nature s’exprime donc en termes « d’utilités », c’est-à-dire en termes monétaires), ils assurent que nous n’évaluons pas correctement la « vraie » valeur de la nature à cause d’un manque d’information ou d’une défaillance des marchés. Une fois qu’on connaît la « vraie » valeur (du point de vue du chercheur en économie, le but des conférences mondiales sur le climat est d’obtenir les estimations de cette valeur pour chaque Nation), les économistes traditionnels trouvent mathématiquement la répartition optimale des coûts entre les gouvernements, les citoyens et les entreprises. Ensuite, on considère que grâce à la pratique de l’État de droit, les préférences individuelles seront agrégées et de cette façon les Gouvernements choisiront les normes économiques préférées par la majorité (taxes aux voitures plus polluantes, subsides aux panneaux solaires, etc.).

Bref, la critique du système qu’on appelle couramment capitalisme doit nécessairement passer par une critique de la théorie qui le justifie jusqu’à ses notions les plus fondamentales. Je crois que les mouvements citoyens comme « Tout autre chose » ou « Nuit debout » témoignent de la nécessité de repenser l’économie en d’autres termes que ceux qui opposent les traditionnelles Droite et Gauche politique, mais malheureusement le citoyen commun n’est pas forcément au courant des développement théoriques. Par exemple dans une « Nuit debout », les questions autour desquelles tournaient les discussions concernaient davantage l’application de l’État de droit dans le domaine économique. C’est pour cette raison que je considère important de divulguer les alternatives théoriques au système actuel, notamment celles que j’ai approfondis ces dernières années, et que je voudrais contribuer au projet d’une société post-capitaliste, tant en Belgique comme en Bolivie (mon pays d’origine).

Dans le prochain atelier de pensée collective je vous propose d’aborder la question du pouvoir d’un point de vue « systémique », comment le pouvoir est-il appréhendé dans les théories économiques alternatives ? À quoi rassemblerait-il l’exercice du pouvoir dans un système de réciprocité ou dans une économie participative ?

Au plaisir de vous voir,